La socialisation politique, enjeux de la compétence citoyenne, par Marie-Noëlle Sergerie

De Démocratie.

La présente analyse porte sur le concept de socialisation politique et s’inscrit dans le champ du thème 5, tel que présenté dans le cadre du cours Communication publique, société et démocratie, c’est-à-dire «L’enjeu de la compétence démocratique; expertise et participation». Afin de bien saisir la teneur de ce concept, voyons, dans un premier temps, ce qu’il en est du concept générique de socialisation.


1. Le concept générique de socialisation : définition générale

Le Dictionnaire de la Sociologie définit la socialisation comme le «processus par lequel les individus intériorisent codes, normes et valeurs d’une société.» (Akoun et Ansart, 1999 : 481) En ce sens que l’homme ne naît pas social, mais qu’il le devient à force d’interaction avec son milieu. C’est donc dire que la socialisation est une forme d’apprentissage de la vie en société, le processus d’intériorisation des connaissances, voire des modèles comportementaux, et donc de tout ce qui distingue l’individu en tant que membre d’un groupe ou d’une société :

Le concept de socialisation dénote [en effet] l’ensemble des processus d’acquisition et d’adaptation qui permettent à la personne, enfant aussi bien qu’adulte, de satisfaire aux exigences minimales de la vie sociale dans laquelle elle est insérée ou sera amenée à s’insérer. La socialisation dote ainsi la personne de modèles comportementaux et expressifs, de registres, de buts, de croyances, de théories, de valeurs, d’attitudes […] lui permettant de fonctionner de façon plus ou moins modale, ou plus ou moins harmonieusement dans les relations interpersonnelles et sociales, dans les relations intragroupes et intergroupes, dans les statuts qui sont ou deviendront les siens. (Doise et al, 1999 : 217)

L’individu est ainsi en quelque sorte un produit social issu de l’interaction d’une pluralité de contextes ou de mondes sociaux, que ce soit familial, professionnel, amical, associatif ou médiatique. Il n’est toutefois pas le récepteur passif de cette interaction, puisque «la socialisation n’est pas un processus de réception passive, elle implique aussi la volonté du sujet» (Schmitt et Bolliet, 2002 : 25), donc de l’individu en tant qu’acteur. Elle se fait ainsi autant de manière avouée que diffuse et est d’ailleurs un processus perpétuel, en ce sens qu’il débute dès l’enfance, sa période intense, et se poursuit tout au long de la vie de l’individu. Trois dimensions s’articulent au sein du concept de socialisation, la transmission ou l’intériorisation de la culture, la construction des identités et l’intégration des groupes :

D’une part, il s’attache à comprendre la culture, la manière dont les individus reçoivent cette transmission et intériorisent, voire incorporent les valeurs, normes, les rôles, les schèmes transmis. Ces mécanismes sont directement liés à la manière dont les individus construisent leur identité, construisent leur rapport avec leur société, les sentiments d’appartenance des groupes et l’image de soi qui découle de ce travail identitaire. Enfin, le concept de socialisation cherche à rendre compte de la manière dont les individus sont intégrés dans leur société. Il s’agit de comprendre par quels processus la société inscrit ses membres dans des réseaux, dans des solidarités. (Ibid. : 9)

La socialisation permet ainsi à l’individu d’acquérir un idéal de vie propre à une société ou à un groupe, une manière de penser, en même temps qu’elle lui donne accès à des modèles ou règles de conduite auxquels il doit se conformer. La socialisation permet la cohésion sociale, elle est nécessaire au bon fonctionnement de la société. Elle le soustrait à un certain nombre de statuts sociaux auxquels correspondent des rôles spécifiques. «S’interroger sur les mécanismes de la socialisation, c’est donc d’abord comprendre comment un homme est à la fois différent de tous et, dans le même temps, semblable aux mêmes hommes de sa culture». (Akoun et Ansart, Op.cit. : 481) C’est aussi déchiffrer le rôle des agents de socialisation, acteurs sociaux, dans la formation de l’identité individuelle et collective. Ces derniers se classent selon qu’ils sont primaires, c’est-à-dire qu’ils jouent un rôle fondamental dans le processus de socialisation, généralement la famille et l’école, ou secondaires, soit le fait qu’ils permettent à l’individu de s’adapter aux situations particulières, dont les groupes de pairs, l’église et les médias.

Il existe de ce fait non pas une, mais des formes d’apprentissage, passant du renforcement, au conditionnement, de l’observation à l’interaction avec autrui. Plusieurs approches ont d’ailleurs été développées afin de comprendre les mécanismes de la socialisation. Ces dernières se classent selon que l’on part de l’individu pour comprendre la société, l’individualisme (modèle de Weber) ainsi que la théorie sociologique et psychologique, ou de la société pour comprendre l’individu, l’holisme et le déterminisme social (modèle de Durkheim) ; l’une comme l’autre ayant ses propres lacunes. Un autre modèle a par ailleurs été développé par George Herbert Mead qui présente le processus de socialisation en trois étapes, dont nous ne ferons toutefois pas la démonstration ici, mais qui constitue tout de même un modèle essentiel. À la lumière du concept de socialisation, nous pouvons désormais nous demander ce qu’il en est concrètement du concept de socialisation politique ?


2. Le concept de socialisation politique : du processus aux agents

La socialisation politique est, selon l’International Encyclopedia of Communications, «the process by which people acquire political orientations and patterns of behavior as they mature cognitively and affectively over the course of their lives.» (Barnouw, 1989 : 319) Dans la lignée de la définition du concept de socialisation, on peut donc dire que la socialisation politique recouvre l'ensemble des mécanismes de formation et de transformation des systèmes individuels de représentations, d'opinions et d'attitudes politiques. «Toute socialisation est le résultat de deux processus différents : processus d’assimilation et d’accommodation.» (Percheron, 1993 : 32) Alors que par l’assimilation, «le sujet rechercherait à modifier son environnement pour le rendre plus conforme à ses désirs et diminuer ses sentiments d’anxiété ou d’intensité ; par l’accommodation, au contraire, le sujet tendrait à se modifier pour répondre aux pressions et aux contraintes de son environnement.» (Loc. cit.) Tout comme il en est du processus de socialisation, celui de socialisation politique n’est donc pas unidirectionnel, puisque l’individu socialisé ne fait pas qu’intérioriser de manière passive, mais qu’il peut aussi influencer son environnement et donc y agir en tant qu’acteur. En ce sens, la socialisation politique «is also an important dimension of more general processes of social communication.» (Barnouw, Op. cit. : 320) C’est donc dire que la socialisation politique est avant tout un processus d’interaction sociale où les connaissances, valeurs et représentations politiques des individus évoluent et se modifient au gré de leurs échanges au sein de la société :

Au niveau des mécanismes et des processus une telle approche implique que la socialisation ne puisse être le résultat d’un simple apprentissage. La socialisation est le produit de toutes les expériences de chacun, ce qui ne signifie pas qu’elle soit la simple addition des expériences successives de chacun. Chaque information, chaque expérience nouvelle peuvent amener une restructuration complète de l’ensemble. (Percheron, Op. cit. : 33)

La socialisation politique est donc tout à la fois manifeste, formelle et délibérée, mais elle est aussi latente, graduelle, impersonnelle et non intentionnelle. Elle s’effectue en deux temps, c’est-à-dire qu’une phase initiale concerne les enfants et les adolescents, alors que la phase secondaire ou continue intéresse les adultes. Tout comme la socialisation, elle a aussi des fonctions ou finalités.


2.1 Les fonctions de la socialisation politique : du social à l’individuel

En effet, la socialisation politique a bel et bien deux finalités complémentaires, l’une est davantage sociale alors que l’autre est individuelle. D’abord, «si l'on se place du point du vue du système social, comme l'ont fait les politistes fonctionnalistes des années 1960, tels G. Almond, S. Verba et B. Powell, pour ne citer que les plus réputés, la socialisation politique est un mécanisme de régulation» (Lacam, 1995 : En ligne) ou de stabilisation. En ce sens que la socialisation politique, en transmettant la culture politique, assure en quelque sorte la permanence, voire la pérennité, et la cohésion du système politique en place. La permanence est une forme de stabilité verticale, puisqu’elle consiste à léguer d’une génération à l’autre un système politique qui se succède à lui-même, et ce, sans qu’il y ait de rupture ; ce que, dans la visée de Pierre Bourdieu, il est possible de caractériser comme étant «la reproduction de l’ordre établi». La cohésion, pour sa part, est une forme de stabilité horizontale, puisqu’elle permet à tout moment l’équilibre au sein de la société. Si l’on se place désormais du côté de l’acteur social, «la finalité de la socialisation politique devient son insertion dans ses différents groupes d'appartenance, via la construction de son identité politico-sociale.» (Loc. cit) La socialisation politique débouche ainsi sur la formation d’identités et de compétences politiques pour l’individu socialisé, en même temps qu’elle assure la cohésion du système politique, mais aussi des groupes politiques.


2.2 Le rôle des médias dans la socialisation politique

Maintenant que nous savons davantage ce qu’il en est du processus de socialisation politique ainsi que de ses fonctions, il importe désormais de revenir aux agents socialisateur, dont nous avons brièvement fait mention précédemment en abordant le concept générique de socialisation. Tout comme il en est le cas de la socialisation en général, la socialisation politique s’effectue par le biais d’agents socialisateur, que ce soit la famille, l’école, les partis politiques, les groupes de pairs ou les médias, qui contribuent à l’évolution et au changement des connaissances, représentations et valeurs politiques de l’être socialisé. Étant donné les thèmes abordés dans le cadre du cours et sur le site, attardons-nous ici uniquement aux médias de masse en tant qu’agents de socialisation politique : «The mediated communications of greatest currency in a society are the ones with the higgest political learning potential. […] Available evidence suggest that political cognition – under standing, knowledges, beliefs, perceptions, and definitions of political reality - is pervasively affected.» (Barnouw, Op. cit. : 320) L’influence des médias de masse sur les préférences politiques, les identifications partisanes, les motivations et les valeurs est, positivement ou négativement, démontrable ; la télévision et les médias imprimés ayant le plus d’effets. Il est reconnu que cette influence est relative à un nombre considérable de facteurs. La socialisation politique, par le biais des médias, affecte toutefois uniquement certains groupes d’individus et doit être supportée par la communication interpersonnelle : «Most of the work on political socialization thus far has strongly suggested that media ifluences, especially when supported by interpersonal influences, can be very powerful teachers about politics.» (Ibid. : 321) Bien que les études sur le rôle de médias en tant qu’agents socialisateur soient nombreuses, il demeure à ce jour encore quelques questions non résolues, principalement sur leur interaction avec les autres agents, tel qu’il en est éloquemment fait mention dans ce passage : «But we still do not know the extent to which the mass media depend on interpersonal support and reinterpretation for their effects, nor do we understand well the interactions among socialization institutions such as the family, the school, and the mass media.» (Loc. cit)

À la lumière de ce qui précède, on peut donc affirmer que le concept de socialisation politique, en tant que processus de construction identitaire, est tout à fait pertinent eu égard du thème 5, soit «La compétence démocratique; expertise et participation». En effet, la socialisation politique en tant que mécanisme contribue à la construction et à la formation de l’identité politique de l’individu, c’est-à-dire ses valeurs, ses perceptions, ses opinions, ses attitudes et comportements politiques ; bref, tout ce qui le caractérise politiquement parlant. Elle lui permet d’acquérir certaines compétences qui jouent un rôle non négligeable sur sa participation et son intérêt politiques. Pensons à toutes les études qui tentent de démontrer le rôle des médias dans le phénomène de la désaffection politique par exemple. N’est-ce pas là tout l’apanage de la socialisation politique ? Dans plusieurs études, on cible l’image projetée de la politique par les médias comme cause du désintérêt à son égard. Dans certaines autres, on critique la tendance des médias, soumis aux pressions économiques, à dévier leurs discours de l’intérêt général et public. Que dire de plus si ce n’est que la socialisation politique permet d’envisager l’étude des compétences citoyennes dans toutes ses dimensions, soit du processus d’acquisition aux agents.


BIBLIOGRAPHIE

Akoun, André et Pierre Ansart, 1999, Dictionnaire de la Sociologie, Paris, Éditions du Seuil : 587 p.

Barnouw, Éric, 1989, International Encyclopedia of Communications, Volume 4, New-York, Oxford University Press : 675 p.

Doise, Willem et al., 1999, La construction sociale de la personne, Grenoble, Collection «La psychologie sociale», Presses universitaires de Grenoble : 373 p.

Lacam, Jean-Patrice, septembre 1995, «La socialisation politique : acteurs et enjeux», ÉcoFlash, Numéro 100, En ligne < http://www.ac-versailles.fr/PEDAGOGI/ses/koid9/eco100a.htm >, consulté le 1 novembre 2007.

Percheron, Annick, 1993, La socialisation politique, Paris, Armand Colin : 226 p.

Schmitt, Jean-Pierre et Domique Bolliet, 2002, La socialisation, Collection «Thèmes et débats», Paris, Éditions Bréal : 124 p.

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