La démocratie participative et la prise de parole par Caroline Nault
De Démocratie.
«La démocratie participative et la prise de parole» par Caroline Nault
La démocratie participative
L’expression du besoin d’une démocratie participative naît sans aucun doute du désenchantement de la population face au politique. On constate une perte de confiance en l’efficacité et en la légitimité de la démocratie représentative, car un bon gouvernement démocratique devrait avoir une capacité d’écouter, une volonté de répondre et une efficience dans l’action. Mais, la démocratie représentative, telle qu’elle se pratique actuellement, laisse peu de place aux citoyens, limitant leur participation au droit de vote. Toutefois, les citoyens exigent plus : ils demandent que des changements s’opèrent dans la société ainsi que de pouvoir participer à la prise de décision. Mais l’idéal démocratique ne repose-t-il pas sur la participation de tous à la délibération collective?
On réclame donc du changement. On souhaite développer un dialogue, horizontal, entre les différents acteurs de la société démocratique. On souhaite que la diversité des opinions soit exprimée pour modeler les idées, les valeurs et les projets communs. La démocratie participative n’a pas comme but d’enrayer la représentativité de nos élus, mais plutôt d’en être complémentaire. Ainsi, la population peut dicter son désir à ses représentants et ceux-ci le mettront en action puisqu’ils sont essentiellement au service des citoyens. On demande donc de multiplier les lieux, les moments et les moyens pour permettre aux citoyens de délibérer sur des thèmes qui touchent leur environnement.
Cependant, nos élus, nos experts et nos professionnels doutent de la capacité des citoyens à comprendre les enjeux politiques. A toute fin pratique, on se méfie des citoyens et on questionne leurs compétences à participer à l’action politique. Parfois, on reproche à la démocratie participative de nécessiter du temps pour l’information et la délibération de ses membres. Mais n’en est-il pas de même pour la démocratie représentative? Pour redonner un sens à nos liens sociaux altérés, qui sont d’abord et avant tout politiques, il faut rendre la parole aux citoyens puisque la participation fait partie intégrante de la démocratie. Pour redonner confiance à la population en leur devenir et en leurs élus, il faut inévitablement leur redonner la parole.
La participation
Regardons d’un peu plus près ce qu’implique cette participation. Pour organiser ou critiquer un évènement participatif, il faut d’abord être capable de décrire les initiatives participatives qui ont déjà eu lieu ou qui se déroulent déjà sous nos yeux. En d’autres termes, il faut être capable de déceler les éléments socioculturels en plus du moment précis d’une société donnée qui ont convergé vers un besoin de délibération. Il faut garder en tête que chaque innovation est particulière et singulière. Ensuite, il faut dégager les phases de création, de construction et de fonctionnement d’une innovation participative en plus des jeux d’acteurs et des enjeux impliqués. A cause de ceux-ci, certaines innovations n’ont jamais vu le jour même si leur structure aurait pu se transférer à d’autres situations. Puis, si une pratique a été médiatisée, il faut être capable de remarquer les points à améliorer, car les responsables de cette pratique ont tendance à mettre en valeur les points innovateurs et positifs sous les feux des projecteurs. En combinant tout ceci, il est possible de tirer de grands enseignements.
Une fois à l’intérieur d’une activité participative, il faut constamment garder en vue l’objectivité de l’organisation et du propos commun qui est influencé de toutes parts par des intérêts individuels. Ce point est essentiel étant donné que ce qui est dit peut modifier la réalité; on doit donc trouver un équilibre pour modérer le propos afin qu’un plus grand nombre de personnes s’y identifie. En outre, il faut mettre à contribution les savoirs de tous et chacun, car ces savoirs dirigent la participation. Certains savoirs sont formels, c’est-à-dire acquis avec la pratique, qui réélaborent des connaissances déjà existantes qui peuvent porter notamment sur la théorie ou sur la procédure. Mais il existe aussi des savoirs non formels, « […] que l’on peut désigner comme des savoirs pratiques et des savoir-faire. » (Charlot : 126-127) Comme ils ont déjà été expérimentés, ils serviront à gérer les actions possibles. La combinaison de ces deux types de savoirs est donc requise pour faire progresser la pratique participative. De plus, il ne faut pas négliger les méthodes et les techniques qui soutiennent une organisation et qui doivent être cohérentes. Les premières servent à organiser le processus de participation alors que les deuxièmes sont un procédé opérationnel adapté à la problématique en cause et utilisable par tous les participants.
La prise de parole
Cependant, la participation demande plus qu’une critique, plus que des moyens d’organisation. Elle requiert que les individus se mettent de l’avant dans l’espace public afin de débattre et d’agir ensemble pour une vision, un projet commun. Les opinions doivent s’exprimer et s’influencer les unes les autres pour pouvoir se compléter, car nous sommes des êtres fondamentalement incomplets.
Toute prise de parole nécessite une constante négociation entre les interlocuteurs due à sa nature subjective et polysémique. La recherche du consensus alimente les affrontements qui réorganisent la société à la recherche d’un terrain d’entente commun, car c’est en cela que réside l’exigence démocratique de la prise de parole, celle de centrer son attention sur le sens commun et sur la volonté collective. La construction d’un « Nous » (Hansotte : 56), un sujet politique et inventé, passe donc par une constante anticipation temporelle et spatiale. Les opinions s’expriment donc dans un espace public qui est désormais une façon de participer à l’espace commun politique.
Par contre, la prise de parole ne s’effectue pas toujours sans heurt. Les personnes qui ont participé à une activité de démocratie participative décrivent leur expérience comme étant « existentielle » (Breton : 115), c’est-à-dire qui les bouleverse et les remet en question. La prise de parole fait ressurgir des craintes et des lacunes à certaines habiletés : la peur de parler en public et les difficultés d’organiser un texte argumentatif convaincant, de construire sa propre opinion ainsi que de défendre des valeurs ou des idées qui ne sont pas (exactement) les siennes.
Les intelligences citoyennes dans la prise de parole
Les « intelligences citoyennes » (Hansotte : 87) font référence à des registres d’énonciation que les citoyens peuvent employer dans l’espace public dans le but d’appuyer, de complémenter ou de s’opposer à une position politique. Ce sont des méthodes d’intervention et de réflexion qui permettent à la société civile d’avoir prise sur elle-même lors de sa prise de parole.
La première intelligence est l’argumentative ou l’épreuve du débat. Le débat est incontournable dans une société démocratique. Il permet aux acteurs politiques et aux citoyens d’analyser, de comprendre et d’évaluer la manière dont a été mené le débat. Cependant, dans les pays occidentaux, francophones du moins, on perçoit l’argumentation comme un moyen manipulateur et instrumental de parvenir à ses fins. Mais il s’agit de tout le contraire; il faut utiliser son argumentation comme un moyen de la raison pratique de palier à des problèmes vécus permettant de lier des citoyens de toutes les appartenances possibles. Revenir à cette raison pratique, c’est revenir à l’essence même de l’exercice de la parole. On peut aussi avoir recours à la pragmatique qui permet de questionner les paroles des participants en sachant que le discours est lui-même polysémique et que le contexte peut prêter à plus d’ambiguïté. Il faut donc interroger la parole pour arriver à une interprétation commune, le point central d’un débat démocratique.
L’intelligence narrative ou l’épreuve du pacte est en quelque sorte préalable à l’intelligence argumentative, car elle laisse un héritage invisible, riche en significations et en repères moraux qui règlent nos conduites. L’importance de l’énonciation démocratique ne réside pas seulement dans la constitution d’une éthique entre les citoyens, il s’agit aussi d’enrichir l’histoire et le présent pour en faire ressortir quelque chose de nouveau; il faut s’ouvrir à la sémantique de l’expérience pour alimenter l’action des citoyens. Il existe une façon d’intégrer le récit à la prise de parole démocratique en valorisant la pratique du récit d’évènements. Ce type de récit a trois fonctions : « […] assurer une médiation entre les évènements passés ou présents inscrits dans des traditions différentes; décloisonner les opinions publiques à travers une évaluation de l’action se construisant en commun et enfin assurer des processus de réparation du tort subi, à travers une connaissance réciproque. » (Hansotte : 137) Tel est l’avantage de l’intelligence narrative, celui de produire un sens politique à partir d’une expérience diversifiée.
La troisième intelligence citoyenne est celle de la prescription, ou l’épreuve du devenir, qui fait partie du registre conflictuel afin de rompre avec les traditions pour répondre aux besoins de notre société contemporaine. Elle est conflictuelle parce que les citoyens se prononcent sur les problèmes qu’ils vivent maintenant et dont ils souhaitent le changement dans le futur. Il s’agit bien de répondre à une exigence, celle de vivre dans un monde différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. C’est donc entre le refus d’une problématique actuelle et la vision d’un autre monde que peut s’intercaler l’énonciation politique. L’énonciation est ainsi le lien entre l’imposition d’une tendance lourde et le désir d’un devenir différent.
La dernière intelligence est dite déconstructive ou bien l’épreuve du code. Elle consiste à résister éthiquement à des discours codifiés. Dans ce contexte, le tord subit par un individu ne peut être exprimé dû à une codification du langage qui s’allie aux différences sociales; le lien entre les interlocuteurs est donc asymétrique. On devrait pouvoir exprimer sa colère et sa tristesse, mais l’individu doit fournir de l’énergie pour trouver les moyens de les communiquer correctement pour que son différend soit pris en compte et non étouffé. Dans ce cas-ci, la raison pratique refuse en tous lieux cette hiérarchisation du lien social qui est soit disant fondée. Ce rapport au code installe donc une violence dans le processus de la prise de parole. L’intelligence déconstructive est donc un moyen de résister à la violence de ces rapports par des moyens défensifs et expressifs afin de refuser la segmentation de la population basée sur le code.
Bibliographie
Bevort, Antoine. 2002. Pour une démocratie participative, Paris : Presses de Science po, 129p.
Breton, Philippe. 2006. L’incompétence démocratique : La crise de la parole aux sources du malaise (dans la) politique, Paris : Éditions La Découverte, 263p.
Charlot, Jean-Luc. 2006. Le pari de la participation : approximation d’une activité politique, Paris : L’Harmattan, 149p.
Hansotte, Majo. 2005. Les intelligences citoyennes: Comment se prend et s’invente la parole collective, 2e édition. Bruxelles : De Boeck, 236p.
Mendel, Gérard. 2003. Pourquoi la démocratie est en panne : construire la démocratie participative, Paris : La Découverte, 235p.
